La proposition de règlement européen sur la commande publique ne se contente pas de réformer les marchés publics. Elle intègre aussi les concessions dans un même texte et leur applique, par principe, une large partie des règles communes. Ce choix marque un rapprochement important entre deux catégories de contrats que le droit européen avait jusqu’à présent organisées dans des directives distinctes.

Le mouvement est assumé. Selon la Commission, les marchés publics et les concessions poursuivent une finalité commune : permettre à une autorité publique d’obtenir des travaux ou des services. Leur différence principale tient au mode de rémunération et au transfert du risque d’exploitation.

Cette nouvelle architecture soulève une question très concrète pour les acheteurs : le futur règlement va-t-il progressivement gommer la frontière entre le marché public et la concession ?

Un socle commun pour deux familles de contrats

L’article 114 de la proposition pose un principe fort. Sauf disposition particulière prévue dans la partie consacrée aux concessions, les règles applicables aux marchés publics leur seraient également applicables.

La logique actuelle serait donc inversée. Au lieu de construire deux ensembles largement autonomes, le règlement partirait d’un droit commun de la commande publique, puis identifierait les adaptations nécessaires aux concessions.

Ce rapprochement concernerait notamment les principes généraux, la préparation de la procédure, la publicité, la sélection des opérateurs, les motifs d’exclusion, l’attribution et une partie des règles d’exécution.

Pour les praticiens, cette présentation pourrait améliorer la lisibilité du droit européen. Elle pourrait aussi faciliter la gestion des projets qui se situent à la frontière des deux qualifications ou qui combinent plusieurs prestations.

Le risque d’exploitation reste la ligne de partage

La concession conserve pourtant une caractéristique décisive. La contrepartie du concessionnaire réside dans le droit d’exploiter les travaux ou les services, éventuellement accompagné d’un prix. Cette exploitation doit s’accompagner d’un transfert réel du risque.

Le concessionnaire doit être exposé aux aléas du marché ou de la demande. Dans des conditions normales d’exploitation, il ne doit pas avoir la garantie de récupérer ses investissements et ses coûts. La perte potentielle doit demeurer réelle et ne pas être économiquement négligeable.

La qualification continuera donc de dépendre de l’économie concrète du contrat. Le seul fait qu’un opérateur exploite un service, perçoive des recettes auprès des usagers ou soit rémunéré sur une longue durée ne suffira pas.

L’acheteur devra examiner la provenance des recettes, les garanties accordées, les mécanismes de compensation, la répartition des risques et les conditions de révision du contrat.

Des procédures plus proches de celles des marchés publics

Le projet réduit l’autonomie procédurale dont bénéficient traditionnellement les concessions. L’application d’un socle commun conduirait les autorités concédantes à utiliser des règles plus proches de celles des marchés publics pour définir le besoin, organiser la publicité et conduire la sélection.

Cette convergence peut renforcer la sécurité juridique. Les acheteurs retrouveraient des notions et des méthodes connues. Les entreprises disposeraient d’un cadre plus homogène pour accéder aux contrats publics dans les différents États membres.

Elle peut aussi limiter une partie de la souplesse associée à la concession. Ces contrats portent souvent sur des montages longs, évolutifs et fortement dépendants du modèle économique. Une procédure trop standardisée risquerait de laisser moins de place à la négociation et à l’ajustement du projet.

Le texte devra donc être lu avec les dispositions particulières qui maintiennent des marges adaptées aux contrats complexes.

Une préparation renforcée du projet de concession

Le rapprochement ne signifie pas que la concession deviendrait un marché public de longue durée. La proposition lui impose des analyses spécifiques, directement liées au transfert du risque.

Avant le lancement de la procédure, l’autorité concédante devrait notamment réaliser une évaluation structurée des risques. Cette analyse porterait sur les conditions économiques, les investissements, les recettes, la demande, les contraintes réglementaires et les principaux aléas susceptibles d’affecter l’exploitation.

Cette exigence peut améliorer la qualité des projets. Elle oblige l’administration à tester la soutenabilité du modèle avant de consulter les entreprises et à identifier les risques qu’elle souhaite transférer.

Elle suppose toutefois de disposer de compétences financières, techniques et juridiques suffisantes. Une mauvaise évaluation initiale peut conduire à une concurrence insuffisante, à des offres trop prudentes ou à une renégociation rapide du contrat.

La durée doit suivre l’économie et l’évolution du secteur

La proposition conserve une approche économique de la durée. Le contrat doit permettre au concessionnaire d’amortir les investissements nécessaires et d’obtenir un retour raisonnable, sans neutraliser durablement l’accès au marché.

Le texte invite aussi à tenir compte du rythme d’évolution du secteur concerné. Cette dimension prend une importance particulière pour les concessions comportant une forte composante numérique. Une durée adaptée à une infrastructure lourde peut devenir excessive pour une technologie qui évolue en quelques années.

L’autorité concédante devra donc articuler la durée, les investissements, l’obsolescence technologique, la réversibilité et les conditions de remise en concurrence.

Dans certains projets, cette réflexion peut conduire à distinguer la durée de l’infrastructure, celle de l’exploitation et celle des solutions numériques qui l’accompagnent.

Des mécanismes d’adaptation à prévoir dès le contrat

La concession repose sur des prévisions qui peuvent évoluer pendant plusieurs années. La proposition reconnaît cette réalité en accordant une place importante aux mécanismes d’ajustement.

Le contrat pourra prévoir des clauses relatives à l’évolution des tarifs, au partage des gains, aux variations de fréquentation, aux changements réglementaires ou aux investissements supplémentaires. Ces mécanismes devront être suffisamment précis pour encadrer l’adaptation du contrat sans organiser une renégociation permanente.

La rédaction initiale devient donc essentielle. Une clause trop vague fragilise la transparence de la procédure. Une clause trop rigide peut rendre le contrat incapable d’absorber une évolution économique ou technologique majeure.

Pour les concessions intégrant des outils numériques, des données ou des systèmes d’intelligence artificielle, il faudra également anticiper la mise à niveau des solutions, l’interopérabilité, la cybersécurité, la portabilité des données et la sortie du contrat.

Ce rapprochement peut simplifier la pratique française

Le droit français connaît déjà un code commun aux marchés publics et aux concessions. La proposition européenne ne provoquerait donc pas une réunion totalement nouvelle pour les acheteurs français.

Elle pourrait néanmoins modifier la manière de raisonner. Les règles communes seraient directement issues d’un règlement européen, tandis que les particularités nationales devraient être réexaminées à la lumière de ce nouveau cadre.

La qualification du contrat restera un enjeu central. Elle déterminera l’existence d’un risque d’exploitation, les modalités financières, la durée acceptable et les obligations particulières applicables au projet.

Le rapprochement procédural ne permettra donc pas de choisir librement entre marché public et concession. Le montage devra toujours correspondre à la réalité économique du besoin et à la répartition effective des risques.

Une simplification utile, sous réserve de préserver la souplesse

Le principal avantage du projet réside dans la cohérence. Un socle commun peut réduire les différences de vocabulaire, rapprocher les procédures et faciliter l’accès des entreprises aux contrats publics européens.

Le principal point de vigilance concerne la souplesse. La concession finance et organise souvent un service sur une période longue, avec des investissements et des recettes incertaines. Son régime doit permettre le dialogue, l’adaptation et une allocation fine des risques.

Le texte demeure au stade de la proposition. Les négociations devront préciser jusqu’où ira l’harmonisation et quelles marges resteront aux autorités concédantes.

Le point à retenir

Le projet rapproche les règles de passation, mais il maintient au cœur de la concession son critère économique essentiel : le concessionnaire doit supporter un risque d’exploitation réel.

Pour les acheteurs, la réforme invite déjà à renforcer l’analyse économique des concessions et à documenter plus précisément la répartition des risques. Le choix du contrat devra partir du modèle d’exploitation recherché, puis conduire vers la procédure adaptée.

SourceCommission européenne, proposition de règlement relatif aux marchés publics et aux concessions, COM(2026) 590 final, 9 septembre 2026, notamment considérants 47 à 50 et articles 114 à 125